Soula.JE – Fabienne JUHUEL

Ouverture

Soula.JE

Le parc historique de la ville ouvrait ses portes à l’aube pour offrir à sa population des
îlots de fraîcheur bien que la plupart des arbres – de nouvelles espèces acclimatées aux
régions subsahariennes -, encore dans leur jeune âge, ne donnait qu’un ombrage
parcimonieux.
Une nuit d’apocalypse, le parc avait perdu quatre vingt pour cent de ses arbres ;
tilleuls, érables du Japon, magnolias grandiflora, ormes, saules et cèdres bleus. Les uns
déracinés, les autres étêtés ou ébranchés. Une désolation. Même le vieux séquoia
n’avait pas survécu à la dernière tempête. Lui qui avait pourtant connu la Révolution,
l’Empire, cinq Républiques et une dictature.
À la vue de ce géant défait, empêtré dans sa charpente de branches, l’homme avait
ressenti un chagrin comparable à celui qu’il avait connu après avoir perdu Mathilde
dix ans plus tôt. S’il n’avait pas pleuré, c’était d’avoir épuisé les larmes. Dans sa
chute, le mastodonte avait écrasé la charmille à l’abri de laquelle le couple s’était
promis l’éternité.
Qui, de lui ou de Mathilde, n’avait pas tenu sa promesse ?
Bien qu’il ne reconnût plus leur parc, l’homme ne parvenait pas à en faire le deuil. Il
s’obstinait à y retourner aux premières heures de l’ouverture, avant l’affluence des
joggeurs, moins pour forcer les portes de sa mémoire que pour se donner le courage
de mener à terme son projet.
Ce matin-là, on eût dit que le destin lui offrait un encouragement supplémentaire.

Points de vue

Ultima necat

Quand tu m’as quittée j’ai voulu des oiseaux, tout de suite. Des miroirs aussi, parce que j’avais été si ébranlée dans mon être qu’il me fallait conforter mon existence à chacun de mes pas. Mais les oiseaux, c’était la priorité. Dans une animalerie, je suis tombée en amour devant un couple de Diamants de Bichenov et je les ai rapportés à la maison. Avec leur gorge blanche finement cerclée de noir, leurs plumes d’un brun grisâtre sur le dos et leur petit ventre palpitant d’un délicieux blanc crème, ils ont été ma joie secrète et ma consolation ; seul bémol, la raucité de leur chant, inattendue chez ces parangons d’élégance. Mais je m’y suis faite et j’ai follement aimé leurs dialogues fébriles. Je les avais installés dans une grande cage verte, dans ma chambre, à côté de mon lit. Il fallait bien ça pour te remplacer, deux oiseaux vivants contre un amour mort.

Je plains, dans le récit de Fabienne Juhel, cet homme en deuil qui ne peut plus regarder les oiseaux habiter le parc et s’élever en volées vers le ciel.

Que peut-il faire d’autre, dans un monde vide de sens, que de mourir lui-même à son tour ? Un monde où les objets naturels et vivants sont remplacés par des objets artificiels, des fac-similés – arbres, chiens-robots qui me font penser aux animachines et aux deadbots d’Alain Damasio dans le récit qui clôt Vallée du silicium (1) -, des artéfacts sans âme ni obsolescence à redouter. Un monde où le vieux séquoia, qui trône dans plusieurs récits de la BDF (Le repos du Tigre, Tétraktys), n’a pas survécu à la tempête. Le monde meurt, est déjà mort  – « Les oiseaux, eux, ne s’y étaient pas trompés. Ils avaient disparu du jour au lendemain, comme s’ils avaient compris que plus un seul de leurs perchoirs familiers ne pourrait accueillir leurs chants et leurs nichées. Ils avaient fui la ville, si nombreux dans le ciel par-dessus les toits que les habitants avaient connu deux nuits en une seule journée » -,  il ne reste donc plus à l’homme qu’à disparaître à son tour.

Liberté, envol, fuite. Un rêve d’oiseau à portée d’aiguille.

Dans la BDF, depuis le texte d’Alexandre Koutchevski, on sait qu’on peut Mourir bio, désormais, avec Soula.JE, c’est quand on veut. Et c’est pour bientôt, nous dit l’autrice.

A l’opposé de Vendredi soir, on est dans un monde hyper-contrôlé (« Les tamagotchis n’étaient pas reliés au Ministère en ce temps-là »), où les autorités sont hyper-présentes et intrusives, mais aussi où l’individu est autorisé à choisir le moment de sa mort. Cet hypercontrôle étatique ne fait-il pas de l’autonomie individuelle un leurre ?

C’est un monde lisse où les rides n’ont pas leur place. « Des entrelacs de rides », ça évoque les racines des grands arbres. Plus de place pour les vieilles racines. Le mot est répété, la société ne supporte plus de voir des vieux, dont des photographies remplacent les beaux visages retouchés de nos publicités urbaines. La solution à ce qui est décrété comme un problème est radicale : on ne cherche pas à soulager la solitude et l’isolement dus à la vieillesse, on élimine. Si Soula.JE s’adresse à chacun, le soulagement est pour les autres ! Ça fait froid dans le dos.

Mais l’homme, qui n’a pas encore atteint l’âge canonique des « entrelacs de rides », n’en a cure, il est résigné, et il ne s’imposera pas le sadique suspense hitchcockien des neuf tentatives que sous couvert d’un certain confort, le vendeur lui vante avec le produit létal.

Que valent neuf vies face à l’éternité que sa femme et lui s’étaient promise ? Mourir ensemble comme les amants de Vérone, comme Tristan et Iseult, comme l’artiste Ben (1) qui s’est suicidé quelques heures après la mort de sa femme, et comme d’autres couples fusionnels (je pense aussi à celui de Martin et Suzanne dans La Villa (2) de Guédiguian) ? Il a pris le temps, cet homme, de faire le deuil de sa femme, puis celui de leur monde. A présent il s’attarde dans le parc, pour une ultime promenade, comme Cléo au parc Montsouris, dans Cléo de 5 à 7 (3) d’Agnès Varda, lorsqu’elle se sait condamnée.

La marche est un exercice salutaire qui délie le corps et l’âme, donne une plus grande intensité d’être, de pensée, d’inscription dans le cosmos. L’homme qui marche n’a-t-il pas le regard qui porte loin et – un peu – la tête dans les étoiles ?

La marche de cet homme rejoint celle de bien des figures de la BDF (je précise que  si vous êtes pressé.e.s vous n’êtes pas obligé.e.s de me suivre dans cette marche-là et que vous pouvez aller directement aux ** en cliquant ici) :

  • Marche d’Androgyne dans les tourbières de Tétraktys :

« Je marche sur le bord des souches d’herbe
grandes gerbes vertes et jaunes ébouriffées
qui jaillissent comme des îlots de joie
de bonheurs encore possibles
de vies encore possibles
auxquelles m’appuyer
auxquelles m’accrocher
pour ne pas remplir mes bottes
ne pas disparaître dans le paysage »

  • Marche du propriétaire de la maison fraîche dans Dernières sommations : « Je marche seul dans le village de mon enfance et je ne reconnais plus rien, comprenez-vous. Je rase les murs, me plonge dans leur ombre étroite, autant pour me protéger des rayons cruels du soleil que pour éviter les regards inquisiteurs, mais je n’arrive pas à partir. Je ne peux m’éloigner de la maison sans ressentir une douleur aigüe dans le ventre. Je suis prisonnier, oserai-je dire, de mon enfance. »
  • Balade exploratoire dans Or comme ordure : « Après 18 heures je me promène dans le centre de Saint-Brieuc. »
  • Errance exploratoire dans Trésors : « nous avons marché à la recherche de quelque chose que nous ne pouvions plus voir mais qui avait été là, les chiens aboyaient au loin, captifs de leur refuge, et je voyais les ordures mêlées à l’herbe et non loin les bicoques accrochées à la côte, je voyais partout les ordures mais sans certitude qu’elles aient jamais été là, puis j’ai avancé dans la pluie, tout devenait vaguement flou, nous marchions non loin de la route, sur un chemin d’herbe, alors j’ai vu une silhouette qui n’était pas humaine et je n’ai rien dit ».
  • Marche problématique dans Les déchets (une élégie) « Les bouteilles remplacent les poissons crevés, elles flottent le ventre à l’air, si nombreuses par endroits qu’elles forment une banquise sur laquelle on peut marcher. »
  • Autre marche problématique, celle de Naphta dans Rudimenteurs : « il sent qu’il y a quelque chose de plus à faire dans ce monde que de marcher entre les débris anciens en attendant sa ration de bouffe, quelque chose de plus que se traîner jusqu’au K et d’y baiser quelques poignées de secondes. »
  • Marche pour revivre dans Bunkering :
    Avant :
    « Pourquoi vivre dans un bunker, n’est-ce pas ?
    Le bruit du métro.
    Le métro ou ce qu’il en reste.
    Sortir.
    La peur de mourir.
    Juste en marchant.
    Crise cardiaque. »

    Après :
    « Rumeur.
    Je marche.
    Il fait froid.
    J’avance.
    Tout doucement.
    Je fais attention.
    Soudain.
    Je tombe sur des croix de fer et de pierre.
    C’est un terrain vague
    Des herbes folles.
    Et des croix.
    C’est un cimetière.
    Qu’est-ce que ça peut être d’autre ?
    Je marche entre les croix et j’aime fouler les herbes folles. Je m’arrête au beau milieu.
    Je m’affale et c’est enfin l’aube.
    Je n’ai pas envie de pleurer.
    J’ai seulement envie de respirer, là, seule, entre ces croix. Je reste là, assise, entre ces croix.
    Je regarde le ciel.
    Le ciel, au-dessus.
    La lumière du ciel.
    Les couleurs.
    Les nuages.
    Je cligne des yeux.
    Je sens mon cœur.

    C’est un cœur qui bat lentement. Je n’ai pas faim.
    Je n’ai pas baisé depuis deux jours. A quoi je pense ?

    Je respire.
    Je respire amplement.
    Je pourrais sourire, peut-être. Ou faire autre chose.
    Mais quoi ?
    Temps.
    Elle chante.
    Noir. »

La marche est un décentrement qui relance la machine, liée à la vie/renaissance.

  • Déambulation pour se dire des choses essentielles (on pense aux Péripatéticiens) dans La Réserve des choses : « Lucia a marché assez longuement avec moi dans ce jardin au Liban, nous avons franchi les cadres de pierre et les cadres végétaux, elle m’a écouté lui expliquer longuement les détails de cet après-midi de désespoir, l’exutoire de l’écriture, l’oubli dans lequel je m’étais trouvée après. L’insouciance brusquement chassée par sa disparition, les mois de recherches vaines. »
  • Arpentage de Paol Keineg dans D’un Pays sans fin, lui aussi associé à la recherche de quelque chose qui n’est plus : « A la recherche de certains vestiges, j’arpentais la route qui va de Ker à Ker, en passant par Ker. »
  • Dans Rosa Rosa Lind, « Madame Silve a un beau jardin, une belle haie. Elle s’y promène, comme dans les couloirs d’un musée. » Quant aux enfants qui viennent la voir, ils « marchent deux par deux » et il est aussi question des armées en marche dans ce texte où la mort – sous les traits de la vieille dame – est en marche.
  • J’ai trouvé un écho inattendu dans Eden, quoique : « On ne se rend pas compte du déclin quand il s’amorce, mais quand il est trop tard. Tu peux identifier aujourd’hui les moments précurseurs de la chute, mais en ce temps-là, tu pensais comme les autres qu’il s’agissait de tensions inévitables, de régressions mineures et temporaires qui n’entament pas votre grande marche vers l’autonomie, vous vous êtes tous trompés. » Le sens est métaphorique, mais comme dans les pièces de Roland Jean Fichet, la marche est un mouvement vers, et ici il y a bien désir (de changer de mode de vie grâce à la communauté – il y a donc eu déplacement), mais avec le mot FIN au bout du chemin.

** Certes la marche nous connecte à la Terre et à la vie (qui a vécu un tremblement de terre et senti le sol se dérober sous ses semelles en sait quelque chose), elle nous déplace et nous transporte, elle nous emmène vers l’autre ou loin de lui, c’est une expérience du temps et de l’espace, une négation de la mort.

Depuis le code napoléonien de 1810, le suicide n’est plus réprimé en France, mais il n’est pas non plus un droit. Dans le récit, non seulement c’en est un – et même un devoir en ce qui concerne les vieux -, qui plus est encouragé par les progrès de la technologie et facilité par l’État. Mieux vaut des acteurs quittant la scène que des révoltés cassant la baraque (tiens, ça me rappelle quelqu’un, de l’autre côté de l’Atlantique…) Est-ce une réponse possible à la demande actuelle de mourir dans la dignité ? Comme le suggère la narratrice, c’est une solution bien radicale,  qui en évoque une autre…

Quand mettrai-je sans le savoir un pied devant l’autre pour la dernière fois ? Quand pour la dernière fois mais sans le savoir verrai-je un visage aimé ? Quand écrirai-je sans le savoir le dernier mot du dernier paragraphe de mon dernier texte ? Quand, sans le savoir, lirai-je la toute dernière ligne de mon tout dernier livre ? Irai-je jusqu’au bout de la phrase ? Quand prononcerai-je pour la toute dernière fois – mais ne le sachant pas – les mots « soleil », ou « chaussures », ou « merci », ou « café », ou « livre », ou « mon amour » ? Un jour mon pas sera suspendu pour toujours comme celui de la Gradiva, « celle qui marche », « celle qui resplendit en marchant », celle qui marche de toute éternité. Celle dont le désir de toi à jamais interdit restera suspendu au bord du désamour. Pour toujours et j’espère continuer à arpenter mes grands espaces intérieurs bien au-delà du temps qui m’est compté jusqu’à ce que

ultima nec/


1- Lavée du silicium, in Vallée du silicium, Alain Damasio, Éditions du Seuil, 2024
2- Benjamin Vautier – https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2024/06/06/mort-de-ben-artiste-populaire-esprit-libre-et-mots-percutants_6237607_3382.html
3- La Villa, film de Robert Guédiguian, 2017
4- Cléo de 5 à 7, film d’Agnès Varda, 1962.

Lisse et implacable

Le titre que Fabienne Juhel a donné a sa nouvelle – Soula.JE – est malin, voire malicieux. Quand on l’entend, on pense bien-sûr au peintre iconique de la couleur noire, mais on entend aussi le verbe soulager.
À l’issue de la lecture, les deux sens du mot deviennent pertinents :
Soula-JE est le nom d’une montre capable de vous soulager du poids de vivre, puisque grâce à elle on peut programmer l’heure de son décès.
Il se trouve que son écran est noir monochrome quand il n’est pas activé et la firme qui l’a mise au point revendique l’allusion à l’artiste :
« Ses concepteurs l’avaient ainsi nommée en mémoire de Pierre Soulages…qui avait eu la mauvaise idée de vivre plus de cent ans. »

Quand on observe plus attentivement le titre on remarque le point entre la 2ème et la 3ème syllabe et l’écriture en lettres capitale de la dernière syllabe JE. L’univers numérique nous a familiarisés avec la désinence point + suffixe. Un autre auteur de la BDF – Fañch Rebours – l’utilise aussi : Kamplac’h.bzh. Mais ce qui retient mon attention c’est ce JE écrit en lettres capitales : soulager oui mais le JE donc… pas le nous, le vous, le il etc… Dans cette société décrite en creux dans la nouvelle, chacun est renvoyé à sa solitude, à son statut d’individu. On est seul, et pour tromper cette solitude, il existe des solutions technologiques : les chiens robots, les montres Soula-JE. La mort que l’on peut programmer grâce à cette montre
exige la décision d’un JE.

L’écriture de Fabienne Juhel
Le récit se déroule sans accroc, de façon lisse et en même temps implacable. La phrase est simple et les faits sont énoncés sans commentaire particulier, comme si les choses se déroulent d’elles-mêmes, de manière logique et sans conflit. Ainsi le paragraphe consacré à la disparition
des oiseaux et à leur remplacement par des diffuseurs de sons qui, une fois tombés en panne, ne sont pas remplacés.
L’autrice ne prend pas partie. Elle fait allusion à une nuit d’apocalypse qui a détruit tous les grands arbres du parc. Il est aussi question d’épisodes caniculaires. On se dit cette histoire pourrait se passer en 2050 ou peut-être même avant.
De fait cette écriture lisse fonctionne en accord parfait avec l’état de cette société qui semble avoir trouvé dans la technologie des réponses apaisantes aux problèmes métaphysiques de ses citoyens. Le suicide du personnage dans un cercueil/berceau de feuilles et de fleurs regardant
pour la dernière fois un vol d’oies cendrées accomplit à la perfection l’idéal d’une société qui offre à ses concitoyens la soumission paisible à ses objectifs de rentabilité technologique : moins de vieux, moins de chiens, moins d’arbres …

Des échos avec d’autres œuvres de la BDF ?
Dans De la même eau, Lucie Taïeb décrit un rivage que borde une étendue d’eau qui n’est plus la mer :
« L’eau était absolument immobile, le système de vaguelettes avait dû être désactivé, personne ne vient la nuit ici, sans doute personne ne se baigne jamais, ils savent, ceux d’ici, quel trou a précédé cette mer, ils en gardent peut-être la mémoire ou la crainte, ou simplement, ils n’ont aucune envie de venir se baigner, ce lieu qui n’est pas un lac ni non plus une piscine a tué leur envie. »
Dans Soula-JE, Fabienne Juhel décrit des arbres qui bruissent comme eux mais n’en sont pas : « Ce nouveau feuillage, désormais pérenne, bruissait comme l’ancien ; il avait l’avantage d’être imputrescible, imperméable et isotherme. »
Roland Fichet a écrit un texte qui s’intitule « Attention au chien » ( Micropièces – Ed.Théâtrales 2006). Dans cette courte fiction, la programmation du chien-robot dérape :
« Qui connaît tout à fait les humeurs des chiens-robots ? Qui ? Le propriétaire du chien-robot connaît parfaitement l’humeur de son chien-robot ? Il la connaît parfaitement parce qu’il l’a programmée ? Pas sûr. On a vu des chiens-robots déborder leur nature. »
Dans Soula-JE, les chiens robots sont parfaitement dociles et hygiéniques :
« Les deux animaux s’ignoraient, n’essayant même pas de se flairer le derrière. Les programmateurs avaient banni les fonctions vulgaires des robots domestiques. »

Mon regard sur Soula.JE

Préambule : Le nom de Bibliothèque des futurs a tout de suite ouvert pour moi une infinité de possibles. Ce titre, je l’ai tout de suite associé à la rétrocausalité. Cette bibliothèque contient déjà tous les livres qui peuvent et vont être écrits. C’est réellement « se souvenir du futur. »
On peut imaginer que les livres de cette bibliothèque soient à l’origine des thèmes qui seront abordés par les écrivains de notre temps. Certains seront, suivant le désir de chacun, écrits mais pas lus, ou écrits et lus mais pas publiés, ou les trois.
Quand on programme un chemin sur son GPS, que l’on vise un objectif d’écriture, les coïncidences, les synchronicités, l’intuition, peuvent nous faire faire des rencontres qui enrichiront le propos, et permettront de dévoiler un thème qui nous aurait été inconnu si nous avions suivi une voie classique.
Ce projet est tout simplement vertigineux.

Le 23 Septembre 2024 était utilisée pour la première et unique fois, dans un espace verdoyant et bucolique, où le chant des oiseaux et l’ombre joyeuse des nuages se projetaient sur les séquoias du canton de Schafflouse en suisse, la capsule « Sarco », une capsule d’assistance à l’euthanasie, une capsule imprimée en 3D. Ici point de gaz hilarant mais de l’azote pour vous «Soula-G» .(1)
Cette solution a-t-elle été aussi efficace que pour le mari de Mathilde ? Nous pourrions l’appeler Matthieu ou Marc ? Je l’appellerai Matthieu. C’est important de nommer un homme et c’est d’autant plus important que celui-ci est voué à disparaitre, que son corps est voué à la disparition dans son aspect formel, sauf cas d’incorruptibilité.
Cette nouvelle, au demeurant pessimiste, trouve dans cette actualité du 23 septembre dernier une raison optimiste de croire en l’avenir, une raison qui me fait dire que cette dystopie n’existera jamais. Cette affirmation trouve sa justification dans la théorie de la rétro-causalité.
Cette théorie, proposée par Olivier Costa de Beauregard dès 1960, et développée par le physicien Philippe Guillemant, émet l’hypothèse que la causalité peut être inversée.
Il ne s’agit pas ici de mécanique quantique mais plutôt de physique de l’information. Cette théorie pourrait se résumer ainsi : « Ce qui n’est pas déterminé par le passé est déterminé par le futur » .
Nietzsche a aussi dit que « notre avenir exerce son influence sur nous, même lorsque nous ne le connaissons pas encore » .
Ce projet de montre mortifère, pensé en 2015, devient alors la conséquence d’un projet réalisé dans le futur, simplement comme un « souvenir du
futur ».
Ce projet de montre mortifère est une variante, une forme plus économique et plus discrète de la capsule «Sarco» .
Telle une capsule spatio-temporelle, le projet déjà réalisé dans le futur influence l’idée présente dans la fiction de la montre Soula.JE que Matthieu utilise. Et j’ose avancer que l’autrice de cette nouvelle a été rechercher, inconsciemment, cette information.
Notre vision de la ligne temporelle « passé présent futur » est conditionnée, elle est la voie sur laquelle les événements se déroulent, le chemin que prend Matthieu depuis la mort de sa femme vers sa propre mort. Inexorablement.

Un vide de vie habite cette nouvelle.
Et pourtant à la toute fin du texte, Mathieu passe à côté de la vie, il passe à côté du pissenlit, qui était comme un soleil inscrit au cœur de ses cellules mais masqué par le deuil.
Matthieu n’avait vraisemblablement pas appris à regarder à l’intérieur de lui-même, ce savoir aurait pu éveiller en lui le désir, il aurait pu regarder à l’intérieur de l’air qu’il respirait, car c’est bien dans ce vide que l’espoir résidait, entre les atomes que l’information se trouvait, que le potentiel du « Tout » permettrait à la vie de germer à nouveau.
L’espoir d’une rencontre restait possible, d’une intimité avec son propre « verbe qui est l’âme de la matière. » (2)


(1) https://www.rts.ch/info/regions/autres-cantons/2024/article/la-capsule-controversee-de-suicide-sarco-a-ete-utilisee-pour-la-premiere-fois-a-schaffhouse-28641126.html
(2) « La puissance de l’âme. Sortir vivant des émotions » de Bertrand Vergely

Dans le noir outré d’un outre monde

« Selon un sondage Ifop publié le 1er avril 2023, 70 pour cents des Français sont favorables à une légalisation de l’aide active à mourir. »
( La Revue dessinée, « L’éternel débat : euthanasie, suicide assisté… Le sujet divise, jusque chez les soignants ». Par Simon Henry et Manon Mugnier automne 2024)

Qu’est-ce qu’une Terre habitable ?
Le monde dystopique que nous présente Fabienne Juhel dans cette nouvelle d’une intense noirceur ne semble pas très éloigné des possibles configurations qui ne cessent d’heurter nos vies soumises à l’irrépressible marée de la « solastalgie » : plus rien de ce qui constitue le substrat de nos existences ne tient. Le vivant semble passé de l’autre côté, se dissolvant dans un lointain dont peu désormais conservent le souvenir. La beauté du
monde s’est éteinte. Les sociétés humaines s’y sont résignées. Le pire est arrivé : le sensible remplacé par le technologique, la démocratie par un régime autoritaire, la connaissance par l’ignorance. Ne reste qu’un écosystème profondément dégradé qui sépare et isole les êtres.

L’écoumène, tel que défini par le géographe Augustin Berque, et qui désigne l’espace habité par l’être humain, dans une relation d’équilibre, sensible, concrète et symbolique, ne tient plus que sur le fil du technique, ici investi par la présence d’une montre létale, dont l’écran forme un rectangle monochrome noir, où se concentre la marchandisation de la part tragique de nos existences.

Que reste-t-il du monde d’avant ? Des débris, des traces dont le déchiffrement se fera de plus en plus opaque, la lecture impossible. L’humanité nouvelle semble obsédée par le contrôle, trouvant des subterfuges pour remplir son espace habitable d’artefacts imitant le monde d’avant : « Ce
nouveau feuillage, désormais pérenne, bruissait comme l’ancien ; il avait l’avantage d’être imputrescible, imperméable et isotherme. »
Plus de sensations, une vibration artificielle, partant plus de sens. « Plus d’amour » non plus, « partant plus de joie. » (1)
L’homme dont on suit ici le cours erratique au sein d’un univers hostile, stérile, désincarné, représente cette génération en transition, qui ne sait plus comment se raccorder au monde d’avant, épuisé par sa lutte intérieure pour ne pas devenir une coquille vide « déserté[e] de [sa] propre
mémoire », inadapté à un ordre nouveau qui ne sait plus ce qu’est un arbre, un oiseau, un animal.
Cet homme qui ne parvient pas à « en faire le deuil » opère un semblant de libre-arbitre en souscrivant à l’injonction qui lui est faite de débarrasser son être de la surface d’une Terre au service de nouvelles générations parfaitement oublieuses d’un passé contraire à ses lois.
Alors qu’il n’est plus qu’une présence spectrale, il fait pacte avec la Mort grâce à cet accessoire à la Cocteau, qui scelle son destin, accédant au trépas définitif en l’espace de trois minutes.
Hors sol désormais, il choisit cependant de se lover dans le bac à sable de son enfance, seul refuge possible, hétérotopie qui lui permet d’accéder à la vision pacifique et enchanteresse d’oies cendrées, vectrices du passage vers l’outre monde ( qui paraît cependant aussi désespérément vide
que l’outre monde dans lequel flotte le personnage). Où peut-être scintille alors l’outrenoir de Soulages : sur tout ce noir répandu, un éclat de lumière surgit, vite emporté par le mouvement de l’air.
Cette nouvelle, outre noire de nos névroses actuelles, est le récit d’un fatal appauvrissement du monde habitable, de son épuisement même. La logique en est implacable. Pour les générations nouvelles, l’ignorance du passé conduit à oblitérer le possible chagrin : les dommages ne sont pas perçus ; seuls souffrent ceux qui se souviennent. Dans la Réserve des choses, de Claire Béchec, les dix heures de vie octroyées afin de visiter son
passé selon des modalités choisies par la bénéficiaire avaient le goût d’une possible consolation, conduisant vers une acceptation de sa finitude, et permettant de « détenir la vérité » qui est « absence d’oubli ». Ici, si le passage vers l’outre monde est nimbé d’une rêveuse et ultime effusion avec l’univers sensible, rien ne permet d’envisager une quelconque forme de réconciliation. L’élixir de jeunesse n’a pas encore été inventé. La vieillesse est une farce hideuse, et c’est donc une politesse que de disparaître afin de ne pas infliger aux générations qui suivent ce spectacle horrifiant. Par ailleurs,« pour des raisons d’hygiène et de place, l’inhumation [est] désormais interdite dans tout le pays. » Exit, les rituels. Exit, ce qui permet de faire lien et sens. Exit, la communauté des vivants.

Comment échapper à cette vision désolée et cynique qui trop souvent nous étreint ?

« Vive les microbes ! », nous informe le Télérama du 7 octobre 2024, en évoquant le film de Marie-Monique Robin : « Une révolution scientifique est en marche, se réjouit la réalisatrice. Mais une chose est sûre : nous souffrons d’un “déficit de nature”. En nous coupant de l’environnement dans lequel notre espèce a évolué, nous privons nos organismes d’interactions qui leur sont nécessaires. » … trop de prophylaxie, et voilà que nos sens se révoltent, pour refaire corps avec nous-mêmes.

Des alternatives à l’inhumation ou à la crémation, seuls modes de sépulture actuellement autorisés en France ? « Aquamation, humusation, promession », termes chargés pour le moment d’une inquiétante étrangeté, mais réflexion engagée vers une prise en charge plus écologique du corps des défunts, jusqu’à imaginer forêts cinéraires et autres « jardins- forêts de la métamorphose » (2).

Quant à la question de l’euthanasie et du suicide assisté, bien que nous soyons toujours dans une zone d’ombre en France, y sont associées de manière très forte les notions de dignité et de libre-arbitre.

Ce ne sont que traits de lumière à travers l’épais feuillage de nos inquiétudes, mais, peut- être, pensées qui nous soulagent et nous rappellent à notre goût profond pour les « herbes folles », les « fragrances de miel et de menthe poivrée », et le ciel haut porté par un « triangle d’oies cendrées ».


1- « Les Animaux malades de la peste », Jean de La Fontaine, Fables, 1679
2- https://www.village-justice.com/articles/apparition-nouveaux-modes-sepultures-vers-une-approche-eco-responsable-des,49576.html

Bulles

J’imagine assez bien une bande dessinée très noire sauf qu’il y a Mathilde ;  il y avait Mathilde et depuis, l’homme est comme les faux arbres, il ressemble à un homme, parle, agit comme un homme, mais il n’est plus qu’une carcasse en mouvement, il n’y a plus de chants d’oiseaux à l’intérieur, et peut être que tout ce qu’il décrit, c’est son âme ?

Fabienne Juhel

Fabienne Juhel a grandi sur un tertre au milieu des bois, entourée de plumes de gibiers, d’animaux
sauvages et de mégalithes. Un doctorat de Lettres sur le poète Tristan Corbière en poche, elle partage
son temps entre l’enseignement et l’écriture construisant une œuvre littéraire marquée dans ses
premiers textes par un lyrisme poétique avant d’explorer la condition humaine dans ses œuvres suivantes.
Son premier roman, La Verticale de la lune, Zulma, 2005, sera suivi d’une dizaine d’autres
dans la collection La Brune au Rouergue dont À l’angle du renard, Prix Ouest-France Étonnants
Voyageurs, La Chaise numéro 14, ou encore Le Festin des hyènes. Renouant avec ses amours poétiques,
elle publie en 2020 chez Bruno Doucey, dans la collection le FIL, La Mâle-mort entre les
dents
. Elle signe trois nouvelles dans les premiers numéros de la revue littéraire L’Âme au diable et
collabore à l’E-musée de l’objet dirigé par Ella Ballaert avec la nouvelle L’Ubu corsica. Son dernier
opus, Les Putes sont des hommes comme les autres, est paru chez Goater en 2024. Quand Fabienne
Juhel n’écrit pas, elle s’occupe de son jardin et de ses chats.

Actualité :

« Putains de livres », Le Nouvel Obs, n°3126- 22/08/2024
« Travailleuses et travailleurs du sexe – Hier et aujourd’hui, les TDS en lutte(s) », Lyon, théâtre de
l’ÉLYSÉE, 19/03/2025